Une si longue lettre

Une si longue lettre

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Lors d’une période, où la lecture me paraissait vraiment compliquée, pas assez de temps, l’esprit pas assez aéré… j’ai découvert ce livre.
Un après-midi qui s’annonçait être comme les autres, dans un petit bar avec des amis pas loin de chez moi, je ne m’attendais pas à trouver un livre aussi percutant à ce moment-là.
Le passage du vendeur ambulant de cet après-midi, me paraissait si anodin, mais pour une fois j’ai voulu lui demander de me montrer ses meilleurs recueils de poésie. 

Il n’en avait pas. 

Je ne me voyais pas lire autre chose que de la poésie, sachant qu’il me fallait de l’inspiration – le syndrome de la feuille blanche commençait à peine à frapper à ma porte.
Voyant ma déception, ce même vendeur, passionné et attentif, me montra un petit manifeste qui a première vue me semblait intéressant mais peut-être un peu compliqué. Il m’assura qu’il était très bien. 
Poussée par mon projet personnel d’écriture de lettres, je finis par l’acheter. 

Mais ce n’est qu’après plusieurs mois que je l’entame. 

Un petit recueil de 260 pages incroyablement immersives. Avec une toute première accrochante comme je les aime mais qui annonce un destin funeste. 

« Qu’il regrette son séjour terrestre face à sa félicité céleste. »

Et oui, la dame qui écrivait cette lettre avait perdu son mari. Triste nouvelle n’est pourtant pas synonyme de triste ouvrage. Elle utilise les 40 jours de deuil que lui impose la tradition sénégalaise pour écrire cette magnifique longue lettre.
À travers un soupçon de lyrisme poétique qui me séduisait, je redécouvrais la puissance et l’intelligence de la femme. 

Cette histoire nous plonge dans le quotidien de Ramatoulaye, mère de 12 enfants avec son amour de jeunesse, son mari : Modou Fall. 
Une femme bien calme, qui entretenait parfaitement bien son foyer en affrontant tous les jours, le miroir de la vieillesse. 
Malgré tout, elle avait le cœur tendre et d’une douceur adolescente. Elle aimait son mari et lui vouait son entière vie. 
On la conseillait « débarrasses-toi de ton excès de sentimentalité rêveuse », mais jamais elle ne s’écartait de la voie de l’amour. 
Jusqu’au jour, où un malheur arriva sous une forme humaine. 

Elle avait une co-épouse. 

Elle aurait pu partir, faire le deuil de son mariage, tout comme l’amie à qui était destiné cette lettre. Mais elle se voyait mal entretenir 12 enfants toute seule, supporter le poids de l’âge, et supporter la pression sociale mais surtout la solitude. 
Elle resta, confrontée à une fille qui avait l’âge d’être sa fille, elle supporta l’absence d’une personne dont la présence lui a toujours été des plus banale. 
Elle resta, alors que son mari, lui, était parti, vers plus jeune, plus amusante, plus fraîche. Tout ce que lui-même n’était pas.  
Elle était donc là, livrée à elle-même, supportant en plus le poids de la honte, de l’abandon, la gifle de l’ingratitude. Face à une fille dans la fleur de l’âge décrite comme un agneau immolé comme beaucoup sur l’autel du matériel.

Peut-être qu’elle aurait dû faire comme sa meilleure amie Aïssatou ? Victime, des années auparavant, de la même trahison qu’était la polygamie. Justifiée par la puissante voix des parents africains dans les ménages de leurs enfants. Mais qui à l’instar de la plupart des femmes, refusa ce destin qui lui avait été imposé et s’exila aux Etats-Unis avec ses enfants.

Ménages bousculés, torturés, dénaturés par la moralité des parents et celle de la société qui veut un ménage homogène aussi bien en terme de religion, de culture, mais surtout de classe sociale. 
Des foyers abîmés par des hommes en quête d’un plaisir incompréhensible, une ingratitude sifflante, inconscients vis à vis du fruit d’un dur labeur qui ne connut pas l’épreuve du temps, uniquement celle d’une trahison vile synonyme d’infidélité traduite banalement. 
Des foyers dégradés qui entraînent une grande faiblesse mentale chez les femmes. Ces mêmes femmes traduite dans une société patriarcale comme étant des objets, des accessoires pour l’homme. Une justification tranchante à la polygamie. 

La plupart des femmes sont arrachées de leurs familles dès le jeune âge pour rentrer dans un ménage. Elles laissent leurs études en même temps que leurs innocences d’adolescentes qui préfèreraient découvrir le mystère de la vie elles-mêmes, une fois que cela sera souhaité. 
Elles aimeraient faire parti de ces beaux couples dont on hument la liberté, et le plaisir du choix qui devrait à tous être accordé. 
Elles voudraient qu’on décrive leurs relations comme des « couples parés de leur seule jeunesse et riche de leur seule bonheur ». Car c’est ce qui importe en réalité non ? Trouver son propre bonheur défini par nos envies et nos objectifs. S’appuyer inlassablement sur un partenaire sincère avec qui elles auraient eu la chance de découvrir leur jeunesse, découvrir le malheur comme le bonheur de l’amour, s’expérimenter pour mieux se trouver. 
Au lieu de ça, elles grandissent étouffées et parfois révoltées face à la « minceur de la liberté accordée à la femme » dans cette société. 

Au delà de la fatalité de l’amour mal fait, cet ouvrage nous réchauffe avec l’amitié qui est la belle source de l’écriture fluide et personnelle, digne d’un journal intime, de cette lettre.

« L’amitié a des grandeurs inconnues de l’amour »

Ce recueil semi-autobiographique se classe facilement parmi mes meilleurs lectures. Un vocabulaire parfois assez complexe – qui s’explique par les 33 années qui s’écoulent depuis la parution de ce livre – mais il faut juste s’accrocher et ne pas laisser son esprit trop s’enfuir de la lecture. 
Très belle moralité au détriment de la fâcheuse réalité de la condition de la femme en Afrique. 
Une fin magnifique qui nous donne envie de prendre l’expéditrice de cette lettre dans les bras. Dans un si petit livre, j’ai ressenti tant de révoltes, de douleur mais surtout de fierté. Car malgré tout, elle sait que le bonheur n’est pas fictif et qu’il ne choisit pas vers qui se tourner. Elle l’attend. Fermement. Et se sent prête à l’accueillir…

Dans le cas échéant, quoi de plus revigorant qu’une si longue lettre ? 

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La publication a un commentaire

  1. Jaël KUAOVI

    ✨Ça donne envie de lire « une si longue lettre »

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